Partager l'article ! L'ordre et la morale: « Vous n’êtes pas ici en pays conquis » Avril 1988, Île d'Ouvéa, Nouvelle-Calédonie. 30 gendar ...
« Vous n’êtes pas ici en pays conquis »
Jeune premier prometteur au début des années 90, Mathieu Kassowitz ne tarda pas à
céder à la tentation en passant derrière la caméra. D’abord avec « Métisse » puis, surtout, avec « La haine », il accéda à la reconnaissance du public, de la
critique et de ses pairs, qui vit en lui un jeune réalisateur surdoué et en phase avec la jeunesse de l’époque. Une fois digéré l’échec de « Assassin(s) » et le succès des «
Rivières pourpres », la carrière américaine s’ouvrit à lui presque naturellement. Malheureusement, tout ne se passa pas là-bas comme il l’espérait et deux énormes ratages plus tard – «
Gothika » et « Babylon A.D. », Kassowitz mit un terme à son rêve américain. De retour chez nous, le bonhomme s’est fait un peu attendre. Mais le voilà, plus de dix ans
après sa dernière réalisation française, qui nous revient avec « L’ordre et la morale ». Adapté des récits du Capitaine Legorgus, ex-chef du GIGN, le film revient sur les dramatiques
évènements de la grotte d’Ouvéa, intervenus en Nouvelle-Calédonie en 1988. Considéré par ses détracteurs comme l’une des dernières résurgences de la politique coloniale française,
le sujet semble encore un peu tabou de nos jours. Au point que le réalisateur ait mis dix ans à trouver les financements nécessaires pour monter son film, dont la sortie a été interdite
en Nouvelle-Calédonie, par peur de raviver certaines tensions.
L’ordre et la morale. Deux concepts par nature opposés qui résument assez la
dualité de toute décision politico-militaire. Jusqu’où peut-on aller pour rétablir l’ordre ? A partir de quand une action devient elle injuste et donc illégitime ? Est-il légitime dès
lors d’obéir aux ordres si ceux-ci apparaissent comme injustes ? Voilà en substance le débat ouvert par le nouveau film de Kassowitz. Fort de ses sorties médiatiques et de ses prises de
positions libertaires, il exhume ici le drame de la grotte d’Ouvéa en prenant le parti de jouer les redresseurs de tort sur un sujet déjà à la base bien polémique. En clair, selon le
réalisateur, le drame aurait pu être évité s’il n’avait pas lui-même été instrumentalisé par nos dirigeants, alors enivrés par l’effervescence de l’entre-deux tours de la présidentielle de 1988,
voyant là une occasion inespérée de faire preuve d’une fermeté à même de rassurer l’opinion. La description que nous fait Kassowitz de cette partie de poker menteur opposant à distance
l’Elysée et le gouvernement (via son représentant sur place, le ministre Bernard Pons) se révèle être d’ailleurs la partie la plus intéressante du film. Pour le reste, on regrette pleinement
qu’il aborde ce sujet déjà grave et complexe avec une rare malhonnêteté intellectuelle. Faisant preuve d’un hallucinant manichéisme lorsqu’il présente les insurgés Kanaks comme de bons
pères de famille bienveillants dépassés par les évènements, le cinéaste fausse totalement les débats. De même lorsqu’il omet de remettre cet évènement dans le contexte
néo-calédonien des années 80 (quid de la vague de pillages à la base des tensions ? De l’attaque des forces françaises contre les frères Djibaou ? Du référendum Pons de 87 où les néo-calédoniens
ont rejeté à la quasi unanimité l’indépendance ?). Après, chacun aura son idée propre sur la question. Mathieu Kassowitz semble minimiser pour sa part de façon grotesque l’attaque de la
gendarmerie de Fayaoué et l’assassinat inutile de cinq gendarmes, désarmés de surcroit. De même qu’il minimise le refus répété des insurgés de libérer les otages et de se rendre alors
même qu’ils sont définitivement lâchés par le FLNKS, qui ne les jamais véritablement soutenus. Ce que Kassowitz oublie de dire aussi, c’est que contrairement aux populations
indigènes de nos anciennes colonies, les néo-calédoniens ont le droit de vote, des représentants élus dans les instances nationales, le même accès que les métropolitains aux prestations sociales
et aux services publics, et que de ce fait ils sont soumis aux mêmes droits et devoirs que tout autre français. Ce qui rend cette attaque meurtrière forcément illégitime. Dès lors,
quelques soient les qualités (les magnifiques décors mélanésiens, l’interprétation des acteurs) ou les défauts du film (les références disproportionnées à «
Apocalypse now » pour traiter d’un évènement de bien moindre ampleur, une narration trop factuelle et trop linéaire), plus rien n’y fait. Il n’est plus possible d’adhérer à la
réflexion dès lors que l’équité de ce qui s’apparente à un procès à charge n’est plus respectée. Grosse déception.
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