Partager l'article ! Alvarez Kelly: « Je ne pense pas être un homme heureux. Toutefois, je suis moins aigri que vous ! » En pleine guerre de s ...
« Je ne pense pas être un homme heureux. Toutefois, je suis moins aigri que vous ! »
Sous contrat à la prestigieuse RKO,
Edward Dmytryk entama une prolifique carrière de réalisateur dès le milieu des années 30. De conviction très à gauche, il se fera surtout remarquer pendant la guerre en
réalisant des films patriotiques et clairement antifascistes. En 1944, il ira même jusqu’à adhérer au Parti Communiste américain. De quoi lui valoir les pires ennuis avec la Commission des
Activités anti-américaines du sénateur McCarthy. Condamné à une peine de six mois d’emprisonnement, il s’expatriera un temps en Europe avant de venir purger sa peine intégralement,
condition sine qua non pour revenir en Amérique. Mais plus grave, sous la pression, Dmytryk finira par passer à table, comme Elia Kazan, dénonçant plusieurs de ses collègues
hollywoodiens, parmi lesquels Jules Dassin. Une attitude qui scandalisera une grande partie de l’opinion américaine et qui portera un coup durable à sa carrière. Dès lors,
s’essayant à tous les genres, oscillant entre le bon (« Ouragan sur le Caine ») et le moins bon (à commencer par cette horreur qu’est « L’arbre de vie
»), le réalisateur s’évertuera à construire de film en film des antihéros complexes, ambigus, versatiles. A l’image de ceux qui peuplent ses westerns, comme l’ancien hors-la-loi
qui devient shérif dans « L’homme aux colts d’or » ou encore de celui de ce rancher métisse en guerre contre ses frères dans « La lance brisée ». Réalisé en 1966, « Alvarez
Kelly » est l’un de ses derniers films. Et son avant-dernier western, le dernier étant « Shalako », qu’il réalise deux ans plus tard, offrant les deux rôles principaux à
Sean Connery et Brigitte Bardot.
Inspiré
d’un authentique fait d’armes – le « Beefsteak raid » mené en 1864 par le Major Général Wade Hampton, futur gouverneur de Caroline du Sud – l’originalité de cet
« Alvarez Kelly » réside dans sa façon de traiter de la guerre sous un angle nouveau et inédit : celui du ravitaillement alimentaire. Car comme l’explique en substance le
générique de départ : « pas de nourriture, pas d’hommes ; pas d’hommes, pas d’armée ». A l’instar de « La mission du commandant Lex » (André de Toth, 1952, avec
Gary Cooper), dont il reprend en partie la thématique, le film trace sa voie à mi-chemin entre le film de guerre et le western. Ainsi, tout l’enjeu stratégique
des deux camps n’est pas d’aboutir à une confrontation armée directe, mais au contraire de garder la main sur un convoi de bétail nécessaire à sa propre survie et surtout nécessaire pour
affaiblir l’autre. Au milieu de tout cela, « Alvarez Kelly » est l’archétype du héros « Dmytrykien » : solitaire, libre-penseur, n’appartenant à aucun camp, il est méprisé autant
par les yankees que par les confédérés qui lui reprochent de profiter de la guerre pour faire de juteuses affaires et prospérer. Se démarquant des autres films du genre (« Les
cavaliers », « La mission du commandant Lex ») en prenant peu à peu le parti des sudistes (arrogants, les yankees imposent également un blocus qui met en péril les populations
civiles du sud), le film se fait même trépident dans sa deuxième moitié, lorsque le héros est contraint d’accompagner ses ravisseurs en territoire ennemi avec pour mission de voler le
troupeau et de le ramener au sud. Une folle mission qui se terminera par une impressionnante charge du bétail contre les yankees. L’autre point fort du film, c’est assurément la
confrontation entre Kelly et Rossiter, son total opposé (celui-ci à tout sacrifié à la cause : sa promise, son œil, sa fortune). Portée par deux très grands acteurs (Holden et
Widmarck), celle-ci est particulièrement savoureuse, d’autant qu’elle laisse un peu de place, par moment, à un second degré bienvenu (le débonnaire Alvarez Kelly est assez
enclin au libertinage). Histoire de nous surprendre dans un dernier contrepied, celle-ci ne se terminera pas dans un duel sanglant mais par la reconnaissance d’une estime réciproque.
Sous-estimé par certains puristes un peu chagrin, « Alvarez Kelly » est pourtant un western original, bien rythmé et très plaisant, qui rappelle tout le savoir-faire et le talent
de Dmytryk en la matière.
A revoir donc, car vu gamin, il y a fort fort lointain :)